En France, parler d’argent, c’est sale. C’est culturel. Sauf que ce tabou arrange surtout ceux qui paient mal. La bonne nouvelle, c’est que Bruxelles vient de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière avec la directive (UE) 2023/970. L’objectif est clair : tuer les écarts de salaire inexplicables, notamment entre les femmes et les hommes. Et accroche-toi, parce que la transposition en droit français arrive avec une date butoir précise : le 7 juin 2026. Ça va secouer dans les open spaces.
À retenir :
- Date butoir : Juin 2026 pour la transposition de la directive européenne en France.
- Fini le bluff : Le salaire (ou fourchette) devra être affiché dès l’offre d’emploi et interdiction de demander votre salaire actuel.
- Droit de savoir : Tout salarié pourra exiger les salaires moyens par catégorie (sexe/poste) et les critères d’augmentation.
- Renversement de la preuve : En cas de litige, c’est à l’employeur de prouver qu’il ne discrimine pas, plus au salarié de prouver qu’il est lésé.
Le Big Bang de juin 2026 : Ce que dit la directive européenne

On ne parle pas d’une petite recommandation gentillette que les entreprises pourront ignorer. C’est une obligation légale. D’ici juin 2026, la France doit intégrer la directive européenne sur la transparence des rémunérations dans son code du travail. Le but affiché est de gommer l’écart de rémunération femmes-hommes qui stagne autour de 12,7 % dans l’UE. Mais dans les faits, c’est une révolution pour tout le monde.
Toutes les entreprises sont concernées, de la start-up au grand groupe. La différence se jouera sur la paperasse : les structures de plus de 100 salariés (et surtout plus de 250) auront des obligations de reporting bien plus lourdes. Pour la France, pays où le salaire est le secret le mieux gardé après les codes nucléaires, c’est un changement de paradigme brutal. L’opacité ne sera plus une stratégie de gestion RH acceptable.
Candidats : La fin de l’arnaque du « salaire selon profil »
On l’a tous vécu. Tu vois une offre sympa, tu postules, tu passes trois entretiens, et à la fin on te propose 20 % de moins que tes prétentions parce que c’est « selon profil ». C’est terminé. Dès 2026, l’employeur devra afficher la rémunération ou une fourchette avant même le premier entretien. Le candidat reprend le pouvoir de négociation car il saura si ça vaut le coup de se déplacer.
| Situation | Aujourd’hui (Avant 2026) | Demain (Après Juin 2026) |
|---|---|---|
| Annonce d’emploi | « Selon profil » (Flou artistique) | Salaire ou fourchette obligatoire |
| Entretien | « Combien vous gagnez actuellement ? » | Interdiction de demander l’historique salarial |
| Infos collègues | Tabou et confidentialité contractuelle | Droit d’accès aux moyennes par catégorie |
| En cas de procès | Au salarié de prouver la discrimination | À l’employeur de prouver qu’il est clean |
Plus fort encore : il sera formellement interdit au recruteur de te demander ton historique salarial. C’est la fin du low-balling, cette pratique qui consiste à baser ton nouveau salaire sur ton ancienne fiche de paie (souvent sous-évaluée) plutôt que sur tes compétences réelles. Si une boîte paie mal, elle n’aura tout simplement plus de CV. Le marché va s’auto-réguler violemment.
Salariés en poste : vous pourrez exiger de voir les grilles

C’est ici que ça devient croustillant pour ceux qui sont déjà en poste. Tu auras le droit de demander à ton employeur le niveau de rémunération moyen, ventilé par sexe, pour les catégories de travailleurs effectuant un « travail de même valeur ». Attention, on ne parle pas de voir la fiche de paie exacte de Jean-Michel de la compta, mais d’avoir des moyennes précises et comparables.
La notion de « travail de même valeur » va donner des sueurs froides aux RH. Il ne s’agit plus seulement de l’intitulé du poste, mais des compétences, des efforts et des responsabilités. L’employeur aura deux mois pour répondre à ta demande. Et si ton contrat contient une clause t’interdisant de discuter salaire avec tes collègues ? Elle devient illégale et nulle. Tu pourras comparer tes chiffres à la machine à café sans risquer la faute grave.
Employeurs : la panique à bord et le renversement de la charge de la preuve
Jusqu’ici, si tu voulais attaquer ta boîte pour discrimination salariale, c’était à toi de monter un dossier béton et de prouver que tu étais lésé. Bon courage. Avec la directive, on opère un renversement de la charge de la preuve. En cas de plainte, le tribunal partira du principe qu’il y a discrimination, et c’est à l’entreprise de prouver, documents à l’appui, que ses écarts de salaires sont justifiés par des critères objectifs et neutres.
Le chiffre clé : 5 %
C’est le seuil de tolérance zéro de l’UE. Si le rapport montre un écart de rémunération injustifié supérieur à 5 % entre les sexes, l’entreprise doit lancer une évaluation conjointe avec les syndicats et procéder à un rattrapage salarial immédiat. Ce n’est pas une option, c’est une obligation de correction.
Les sanctions ne seront pas juste symboliques. La directive prévoit des amendes dissuasives, proportionnelles à la masse salariale, en plus de l’indemnisation intégrale des victimes (salaires, primes, opportunités perdues). Selon l’Apec, 75 % des entreprises françaises ne sont pas prêtes. Ça sent le crash test industriel pour les services RH qui naviguent à vue.
Comment se préparer (que vous soyez Dev ou RH)
Côté salariés, commencez dès maintenant à documenter ce que vous faites réellement. Listez vos responsabilités, vos projets, vos compétences techniques. Quand les grilles seront publiques en 2026, vous aurez besoin de munitions factuelles pour dire « Je fais le même travail que ce groupe-là, pourquoi je suis payé 15% de moins ? ».
Pour les entreprises, l’urgence est à l’audit. Il faut nettoyer les données (« data quality »), mettre à plat les grilles de classification et surtout former les managers. Ce sont eux qui vont se prendre la vague de questions en pleine face et qui devront justifier pourquoi un tel gagne plus qu’un tel. Si la réponse est « parce que je l’aime bien », vous êtes morts juridiquement.
Avertissement Stratégique
Attention à l’effet pervers possible. Pour éviter les procès, les entreprises risquent de rigidifier à l’extrême leurs grilles salariales. Si vous êtes un « top performer » dans la Tech habitué à négocier des augmentations hors-normes grâce à vos résultats, ça pourrait devenir plus compliqué. L’argument « c’est pas dans la grille » va devenir la réponse standard des RH frileux.
Et vous, seriez-vous prêt à ce que votre salaire soit connu de vos collègues demain matin, ou préférez-vous que ça reste tabou ?

